La Rencontre 2/3

Nous entreprenons donc de rechercher un autre café où nous abriter, tout du moins c'était là mon idée. On se fait racketter des clopes de ci de là, question d'habitude on m'emmerde pas trop avec mes cigarillos ...

Je marche vite et ne sais trop quoi faire, jusqu'à ce que nous nous engouffrions dans un pub irlandais au plancher craquant comme la barmaid qui toise les consommateurs de son regard de jolie nymphe paumée.

Je suis un peu embêté parce que c'est pas le genre d'endroit où on peut réclamer son rouge sans passer pour un illuminé, alors je me contente d'une guiness. Elle prend la même chose, j'entreprends de lui parler de mon job. J'ai toujours en moi l'intuition secrète que je travaillerais mieux en tandem, surtout avec une belle fille comme elle. Fantasme et concept du beau couple de professionnels. Manière aussi de lutter contre ma peur bleue de l'inconnu et d'un manque de confiance peu compatible avec le métier.

On a bien dis des choses sur le fait que les journalistes étaient des gens qui ont perdu toute vocation et qui ne sauraient rien faire d'autre que ce qu'ils font. Sans compter la réputation de glandeurs, cela dessine en définitive le portrait d'une race de paumés. Pas facile de se rappeler ce genre de choses, qu'on sens parfois confusément comme vraies. Alors pourquoi pas une association de deux paumés ? Je lui parle d'un obscur projet de reportage et elle a l'air faussement emballée. Je me trompe peut-être, mais l'affaire est entendue et on pars le lendemain pour Nîmes. Je n'ai pas le permis mais elle a une voiture et le sésame qui va avec.

La nuit est longue et laiteuse et je ne parviens pas à rejoindre les bras de Morphée. J'attends sûrement trop de cette fille. La radio me berce violemment de sa litanie de massacres en des contrées lointaines, parsemée la nuit d'un jazz sirupeux à souhait. Griffonnage de quelques questions pour l'interview de tout à l'heure, autant optimiser un minimum le massacre. Une collègue m'a appris récemment qu'on disait "itv" pour interview. Je trouve ça désespérément con. Mon paquet de clopes me laisse en rade et ça m'énerve encore un peu plus. Je tente de m'apaiser en mettant un disque de Lisa Ekdal. Blue, is the color of you. Le ciel est plus noir que blue et mon blues plus que noir. Couleur café.

J'allume mon portable et entreprends laborieusement de mettre en scène l'entrevue de tout à l'heure, mais l'écran reste désespérément blanc. Je commence à taper quelques mots. Il arrive qu'on rencontre une personne qu'on côtoie depuis des années. Je veux dire, rencontrer en vrai. Les doigts courent sur le clavier et finissent par accorder des phrases. Ca pourrait bien ressembler au début d'un bouquin mais je n'y vois pas encore de suite possible. Je fini par sombrer sur le canapé tout habillé pendant que Lisa continue à charmer de sa voix les murs de ma chambre.

Petit matin. Aube naissante. Lever du jour. Aurore. Le soleil inonde la pièce encore enfumée. Poltron minet, j'allais l'oublier celui là. Levé tôt pour pouvoir appeler le gars qu'on a pas pu joindre hier en pleine nuit. Il me dis que c'est pas possible pour aujourd'hui. J'aurais du m'y attendre. Pas démonté pour un euro, je ne me décide pas à appeler ma photographe. Envie de la voir quand même. Je file à notre rendez-vous sans trop savoir ce que je lui dirai. Elle est génétiquement en retard, mais c'est une femme. Je lis le canard du jour d'un oeil plus que distrait, m'attardant plus longtemps sur les pubs. Elle arrive à coté de moi, de je ne sais où. Je lui annonce la chose. Elle n'a pas l'air plus étonnée que ça. Je lui propose un café car c'est ma seule envie du moment. Chemin faisant, elle me raconte qu'elle s'en doutait un peu. Je me dis qu'on a déjà fait pas mal de cafés en peu de temps.

Silence. Le bruit des petites cuillères reproduit à l'infini et les aventures des habitués du petit jour comme fond sonore. Face à face. Dans un café on peut difficilement faire autrement. Je lui demande ce qu'elle compte faire. Elle me dis qu'elle a bloqué sa matinée. Le jardin des plantes réouvre ce matin, je l'ai lu dans le journal. Je feins la surprise et lui demande si elle connaît. Elle connaît pas. On y va.

Le projet "La rencontre" date de 1999 Il s'agit d'une initiative commune de Peggy Bosc, Christophe Garcia, Mickaël Nereau et moi-même. Objectif : écrire une nouvelle sur le thème de la rencontre. Voici ma contribution.
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