Les indignés de la télé

La télé : définitivement une lucarne aux horreurs ?

Lecteurs attentifs, je vous invite aujourd'hui à découvrir le collectif Les Indignés du PAF ; soit ceux qui se rebellent quant à l'état dégradé de notre bon vieux Paysage Audiovisuel Français ... Vous me direz : ça fait un bail que ça se dégrade, il n'y a qu'à voir les ravages des émissions de télé réalité. Alors justement, quand il y a de la contestation citoyenne dans l'air, autant y prêter attention. Le camarade Philippe Guihéneuf a bien voulu répondre à mes questions ... interview !

Comment est né le mouvement des Indignés du PAF ?

Le mouvement est né suite à la diffusion, par TF1, de faux reportages sur la délinquance urbaine dans une émission: "Appels d'urgence". C'était le 6 décembre 2011. Ce jour-là, le public découvrait, haletant, le fruit d'une enquête de 3 mois menée à Paris aux côtés d'une brigade chargée des jeunes délinquants... Deux séquences, filmées avec des caméras de vidéo-surveillance, montraient des images extrêmement violentes d'agressions d'une personne âgée par un jeune "à capuche". Le lendemain, le "Petit Journal" de C+ révélait que les images dataient en fait de 2005 et 2008... et que les scènes avaient eu lieu aux Etats-Unis. C'est ce fait précis qui a provoqué la naissance des Indignés du PAF. Comment est-il possible, dans notre pays, que de tels bidonnages aient lieu ?

Nous nous sommes retrouvés, avec des amis, autour de cette indignation profondément citoyenne et craignant qu'aucune institution ne réagisse. Nous avons utilisé internet et la mobilisation populaire a, tout de suite, été massive: en 2 semaines, la page Facebook créée avait plus de 800 fans et des milliers de lecteurs.

Nous avons contacté un avocat et entamé une action auprès du CSA, non sans avoir appelé la médiatrice de TF1. Cette dernière nous a assuré, à l'époque, que la responsabilité de la chaîne n'était pas engagée dans l'affaire, parce qu'elle n'était pas la productrice de l'émission. Ce qui est faux.

Depuis, le collectif des Indignés du PAF est piloté par deux associations, "Les Pieds dans le Paf" et "les Contestataires propositifs", son Appel citoyen compte 4.000 sympathisants, le mouvement est suivi par plus de 10.000 personnes, organise régulièrement des débats et a été reçu au CSA, au Ministère de la Culture, à l'Elysée, à l'Assemblée Nationale, au Sénat ainsi qu'à Matignon, entre autres !

Quand on lit votre appel on se surprend à penser que toutes ces propositions nous semblaient déjà acquises ...

Il y a une part de provocation dans la première proposition de l'Appel sur l'organe de régulation. En la lisant, on peut se dire qu'effectivement, elle correspond à une réalité déjà acquise avec le CSA. Sauf que, dans les faits, les objectifs recherchés sont loin d'être atteints. Le CSA, par exemple, n'a pas sanctionné significativement TF1 dans le cas d'Appels d'urgence cité précédemment, alors qu'il a les moyens de le faire. Une "mise en garde sévère" a été adressée, mais cela n'a aucune conséquence contraignante. Le Conseil a qui plus est publié l'information sur son site avec une erreur technique qui l'a rendue invisible au moment de sa publication ...

Quand nous avons été reçus au CSA, il nous a clairement été demandé d'arrêter de critiquer TF1... comme si nous le faisions sans raison! Nous ne dénonçons que des faits précis quand il y a matière, quelque soit le média et le type de support. Une de nos dernières actions, par exemple s'est faite vis à vis de France 2 qui a immédiatement corrigé ses erreurs, chose que TF1 ne fait que suite à des injonctions juridiques.

Ce qui pourrait sembler acquis ne l'est en fait pas réellement: l'indépendance et l'efficacité sont à revoir! Il nous semble, de plus, indispensable aujourd'hui que le système s'adapte à l'évolution du monde devenu "transmédiatique".

Quel est votre position quant au flou entre journalisme et divertissement ?

A nos yeux, il y a en France un vrai problème de définition des métiers. Un journaliste fait un travail d'information qui obéit à des règles professionnelles précises. Il est là pour informer, c'est ce que les gens attendent de lui. Le monde des médias joue avec le feu en mélangeant les choses: le public ne sachant pas comment interpréter ce qui lui est dit, cherche d'autres sources d'informations et se perd. Plus personne ne se fait confiance et c'est la catastrophe économique au final: pourquoi payer pour ce que l'on ne croit pas ?

Un minimum de responsabilité et d'autocritique des professionnels ne ferait pas de mal au secteur et contribuerait certainement à le sortir de la crise ! Les citoyens ont bien entendu besoin de divertissement, mais ils ont avant tout besoin d'une information de qualité. Ce discours a beaucoup de mal à passer auprès des médias qui ont oublié leur rôle dans la société... et surfent sur une popularité de façade.

Les nouvelles technologies sont une chance ou une menace pour la qualité du travail de la presse ?

Le fait de pouvoir aller vite est une chance si on utilise le temps gagné pour développer la réflexion et l'analyse de ce que l'on donne à voir ou à entendre aux gens. Ce n'est malheureusement pas le cas aujourd'hui. On va vite pour "sortir" une information avant les autres, sans nécessairement prendre le temps d'en comprendre le sens et la portée, sans surtout l'avoir vérifiée d'une manière certaine.

Éduquer à l'image est-ce que ce n'est pas aussi remettre en valeur le texte pour multiplier les mediums source de notre information ?

Éduquer à l'image, c'est revenir au sens des choses. Ce sens s'explique avec des mots. D'une manière ou d'une autre, on en arrive au texte.

Que penser de nos voisins à travers le monde qui diffusent de l'information sans le même concept de "carte de presse" qui reste une exception hexagonale ?

Le SNJ, 1er syndicat de la profession, vient d'appeler à la création d'une instance de déontologie qui regroupe les employeurs, les employés et les citoyens. C'est qu'ils ont conscience d'un vrai problème. Il est impératif de restaurer la confiance. Repenser les critères d'attribution de la carte de presse pourrait être un de ces moyens: dans l'état actuel des choses, on peut être un bon journaliste sans carte de presse et un moins bon avec...

Les vidéos issues de Youtube commencent à devenir une source comme une autre dans les montages des journaux télévisés : est-ce une dérive ?

Ce n'est pas une dérive quand on ne peut pas faire autrement et qu'on a les moyens de s'assurer de l'authenticité des images. Un témoin n'est pas un journaliste, l'information qu'il délivre n'est ni contextualisée, ni contradictoire. Il donne un avis et une manipulation, volontaire ou non, est très facile. D'autres parts, il est bien évident que le public doit savoir à quoi il a affaire ...

Pour peu que la pratique dérive en devenant fréquente hors cas exceptionnels, c'est une dérive claire pour les ouvriers de la profession que sont les JRI, Journalistes-Reporters-d'Images. Qui financera leur travail si le garde fou éthique de la profession n'est pas le garant de la qualité des reportages diffusés ?

Nous sommes engagés dans une démarche de réconciliation. Il s'agit de remettre les médias en phase avec leur place centrale dans la société. L'information est un bien commun : elle permet aux citoyens de comprendre le monde pour faire des choix dans leur vie, elle doit servir l'intérêt de tous et ne peut pas être détournée pour des intérêts privés. C'est un impératif démocratique.

Nous voulons créer les conditions d'un retour à ces fondamentaux ... Compte tenu des blocages que nous constatons, nous sommes convaincus qu'il faut rentrer à l'intérieur de l'institution pour mettre en œuvre au plus vite une réforme concrète, démocratique. C'est la raison pour laquelle nous militons pour qu'à l'occasion des prochains renouvellements de mandats des Sages, l'un d'entre nous devienne un de ces nouveaux Conseillers en tant que "médiateur-citoyen".