Denis Gentile

Raconter les idées

C'est un passant peu ordinaire : mieux, un passeur de mots. Rencontre autour du verbe et des idées avec un auteur aux lettres ciselées ...

Je vous propose aujourd'hui de découvrir un personnage qui navigue dans les mêmes eaux que moi. Celles où l'on fait des phrases, on tripote les mots et l'on distille des pensées au fil des écrans. A dire vrai, j'ai souvent croisé le profil de Denis ici ou , en jetant un oeil ou deux par instant, en revenant quelques années plus tard, un peu comme on distingue une figure connue dans le village sans vraiment savoir de qui il s'agit. Bref, c'était le candidat idéal pour reprendre mon cycle de blogging selon les poussières d'idéaux racontées il y a quelques jours, le principe de reprendre contact avec les acteurs du web, ceux qui font vivre la toile à leur manière. Denis faisant partie de l'espèce très recherchée des storytellers, nous allons évoquer ensemble le pouvoir des mots, les belles histoires, les enjeux du numérique et la place du texte dans la digitalisation avancée de notre riante société. Hop, interview !

Du plus loin que tu t'en souviennes, ton premier texte, c'était quoi ?

J’avais 7 ou 8 ans, c’est un poème qui s’intitule « Printemps ». Un lundi matin, je l’ai lu en classe. J’étais fier.

Le thème n’est pas dû au hasard puisque je suis né un 21 mars et j’ai toujours donné de l’importance à cette date. A 7 ans, je faisais donc du storytelling sans le savoir. Pas étonnant que j’écrive pratiquement 40 ans plus tard que « pour raconter une histoire, il faut partir de son histoire. » (extrait de l’article : Il était une fois un Digital Storyteller)

Qu'est ce que tu faisais avant l'arrivée du web dans nos contrées ?

Je baigne dans le web depuis 1993 ! Professionnellement depuis 1996 avec le site web de Disneyland Paris.

Les jours avant ma découverte du web, je réalisais mes rêves d’enfance. Comme celui de rencontrer des personnes qui me semblaient inaccessibles. D’abord en tant que journaliste. Mais cela a été une grosse déception. Les interviews que j’ai réalisées n’étaient que des rencontres professionnelles et superficielles. Cela n’allait pas plus loin. En revanche, les rencontres que j’ai faites à EuroDisney (j’y ai travaillé 15 ans) se sont souvent transformées en amitiés. Un vrai lien s’est instauré entre moi et quelques joueurs de foot, acteurs ou chanteurs. Je passais ma journée avec eux dans le parc alors forcément on se raconte des trucs et surtout on fait quelque chose pour eux, quelque chose qui rendra leur visite inoubliable. A Disney et ailleurs, on désigne ces personnes par l’acronyme VIP. Pour moi, elles ont « Very…tablement » été importantes. Mais la réciproque était vraie car ils me rendaient importants. Certains arrivaient à l’entrée du Parc et ils demandaient à voir Denis Gentile ! Parfois, ils ne me connaissaient pas mais c’est un de leurs collègues qui m’avait recommandé. Je ne te raconte pas ça pour ma gloire personnelle mais parce que ce sont des expériences qui m’ont marqué et ont forgé ma manière de vivre.

D’abord, j’ai compris l’importance de s’intéresser aux autres et au monde qui m’entoure. Vous instaurez un dialogue et une relation de confiance. Comme sur le web. L’autre a envie de connaître ton histoire et on part à la découverte des points communs. Le lien se solidifie peu à peu.

Ensuite, j’ai compris que satisfaire l’autre n’est qu’une étape et qu’il fait aller plus loin. Ces dernières années en fréquentant des experts du marketing, j’ai appris que ce concept porte le nom d’enchantement. En philosophie, à la suite d’Aristote, on préfère parler d’étonnement.

En répondant à tes questions, je n’allais pas me contenter de répéter ce que tu as déjà lu dans mes articles. Ça, tu l’attends déjà et c’est la raison qui t’a donné envie de faire cette interview. Ce n’est pas suffisant, à certains moments, je tente de te surprendre en rédigeant des réponses inattendues. Si je réussis alors je vais provoquer de l’enchantement.

Voilà, avant l’arrivée du web dans nos contrées, j’ai vécu certains rêves de gosse et j’ai appris ma vie d’adulte !

C'est quoi ta définition du storytelling ?

Le storytelling, c’est l’art de raconter une histoire en faisant preuve d’imagination. Pour être plus précis, c’est le récit de la rencontre entre la vie d’une personne et l’imagination d’un auteur.

C’est cette rencontre qui va rendre l’histoire unique et donc digne d’intérêt. Une bonne histoire peut avoir plusieurs versions car elle va s’enrichir de l’imagination d’un autre auteur. C’est ça le storytelling.

Prends l’exemple des Classiques Disney, la plupart s’inspirent de contes de fées. Mais le dessin animé ne reprend pas à la lettre le récit d’Andersen ou des Frères Grimm. Ces différences sont dues à l’imagination du scénariste qui va adapter selon sa propre histoire et le support en question (ici le cinéma), une histoire qui existe déjà.

Quand j’écris une biographie, je prends l’histoire que l’autre me raconte mais je ne la traduis jamais littéralement, j’y ajoute mon histoire et mon imagination. La difficulté consiste à ne pas rendre mon histoire plus importante que la sienne, mais tout au contraire de trouver le moyen de mettre en évidence certains événements de son vécu et les traits de sa personnalité. Un numéro digne d’un acrobate !

Il est difficile d’inventer quelque chose de radicalement nouveau au XXIe siècle. On se dit que tout a été dit et que tout a été déjà écrit. Et c’est là que le storyteller a un grand rôle à jouer car il va réinventer, réanimer, recréer de vieilles histoires, de vieux mythes, de vieux concepts, de vieilles recettes.

Comme Michel Tournier avec Vendredi et Robinson Crusoe. Je cite Michel Tournier car malheureusement il vient de nous quitter, mais pas seulement. D’abord parce qu’il a magnifié une histoire qui manquait de relief sous la plume de Daniel Defoe. Il en a fait un chef d'œuvre. Ensuite parce que je m’en suis inspiré pour écrire ma propre version. Les deux premiers chapitres ont été publiés sur mon blog : Le Blogueur et la Tentation de l’Ile Déserte. C’est à mon sens un bon exemple de storytelling. Et l’exemple est la meilleure des définitions.

Est-ce que le web mobile est une menace pour les contenus longs ?

Le web mobile est une menace pour les romans de Proust et Balzac. Mes contenus longs ne seraient que d’aimables introductions pour ces grands écrivains.

Sur le web, il faut être capable de produire des contenus très courts comme sur Twitter ou plus longs comme sur un blog. Produire des contenus pour le web est un exercice d’acrobatie littéraire ! J’y prends autant de plaisir qu’un véritable acrobate dans un cirque.

Pour répondre sans ambiguïté à ta question, non ce n’est pas une menace. Le web mobile est une chance pour les contenus longs, moyens et courts. C’est une chance de plus d’être lu. Car les contenus sont disponibles à tout moment et partout. Dans la file d’attente d’une attraction à Disney ou de la boulangerie, sur la plage de Copacabana ou le téléphérique de l’Aiguille du Midi, dans la salle d’attente du dentiste, au milieu de la foule d’un concert de U2, etc. La lecture n’est plus réservée à son canapé, à son lit ou au banc d’une bibliothèque. La lecture est partout. La lecture n’est plus réservée au soir avant de s’endormir ou au midi en mangeant son sandwich. Il n’y a plus d’heure pour lire, tous les moments sont bons.

Si l’attente pour Space Mountain est longue alors un contenu long fera l’affaire, si l’attente est courte pour acheter une baguette alors un contenu court sera plus adapté.

L’immobilité est un risque, la mobilité est une grande opportunité.

Le rédacteur doit être capable d’écrire des contenus qui s’adaptent à toutes les circonstances, à tous les lieux. Son style est vivant, alerte, joyeux, épique, souvent interrogatif car il doit réussir à impliquer le lecteur et à le transformer en acteur de son histoire. La vendeuse ne le sait pas, mais elle a peut-être servi une baguette à un skieur dévalant les pentes de l’Himalaya ou à un artiste en train de sculpter le David.

S’interroger sur la longueur de l’article, c’est poser une question formelle. Dans ce cas, la forme importe moins, c’est le contenu qui fait la différence. La valeur d’un article et son attractivité, c’est son contenu.

Selon toi, le web peut-il s'affranchir de l'image pour transmettre des émotions ?

Techniquement, le web ne peut pas s’affranchir des mots, les mots sont indispensables. Même sur Instagram, sans hashtag les images sont invisibles.

S’affranchir de l’image, c’est possible. Parfois, je publie des statuts sur Facebook sans image et le message passe, il est alors inutile de vouloir à tout prix y accoler une image. Par exemple, la semaine dernière j’ai publié ce message :

« Je viens de lire un texte magnifique. C'était un moment magique qui m'a projeté dans un autre monde. Son titre : "A un quart d'heure du Paradis". Je viens de comprendre son sens profond, plus précisément, je viens de le vivre. Voilà c'est tout. C'est mon statut actuel et j'avais envie de l’exprimer. Les mots peuvent nous rendre heureux. »

Le meilleur moyen de transmettre des émotions est de sentir à travers ses mots ou ses images, l’authenticité. Le web ne peut pas s’affranchir de l’authenticité.

Tu peux nous recommander un ou deux blogs qui valent vraiment la peine d’êtres lus ?

J’en ai une centaine ! Deux articles m’ont particulièrement touché cette semaine, ils ont été écrits par deux blogueurs voyageurs.

Amandine Legrand qui maîtrise l’art du storytelling et qui revient d’un voyage d’un an autour du glob(e). Son blog est unsacsurledos.com et l’article en question est « En regardant défiler les paysages de Patagonie… »

Piotr Krocsak qui se définit comme « un raté de l’uniformité ». Son blog est bien-voyager.com et l’article en question est « Voilà, j’ai 30 ans… ».

Est-ce que raconter une histoire, c'est façonner une légende ?

Mon blog s’intitule More Than Words, cela signifie que j’essaie d’attacher une grande importance à la signification des mots et de les accompagner toujours d’actes. (Petite parenthèse pour constater qu’en faisant cela, je fais du storytelling en proposant la version blog d’une chanson mondialement célèbre.)

Si je regarde le mot « légende », je constate qu’il se rapproche d’un mot italien (je suis bilingue) : « leggere » qui signifie lire. Donc l’idée de légende est liée à la lecture. Première réponse à ta question, oui, absolument. Allons plus loin.

Je prends la définition de légende tel que tu l’entends : « Récit populaire traditionnel, plus ou moins fabuleux, qui a souvent un fondement historique. » (Le Grand Robert de la Langue Française)

Si tu reprends mes réponses précédentes sur le storytelling et l’enchantement, la réponse est une nouvelle fois oui absolument, raconter une histoire c’est façonner une légende.

La légende se nourrit de la lecture d’abord d’une personne qui va être enchantée par le récit et l’imagination de l’auteur, il va donc la recommander à d’autres personnes et la raconter avec passion. Et ainsi de suite avec d’autres lecteurs. Ce récit devient populaire. Un récit qui se transforme en autant de versions qu’il aura de lecteurs qui vont l’amplifier ou le déformer selon leur propre imagination, chacun d’entre eux est donc un storyteller.

On arrive alors à un troisième sens du mot « légende », une histoire dont on a pratiquement oublié la source, l’original. L’histoire s’est enrichie de l’imagination de milliers de storytellers ! Alors évidemment, raconter une histoire, c’est façonner une légende.

Ce concept de légende est à mon avis sous-estimé par les marques qui devraient faire appel à des storytellers pour transformer leur histoire en une véritable légende. Ont-ils peur de leur histoire ? Je ne sais pas, mais ce qui est certain, c’est que les marques (et les entreprises) qui utilisent le storytelling sont moins craintives et plus sereines que les autres. On peut donc légitimement leur accorder une plus grande confiance.

Tu peux nous raconter le concept du passant ?

La meilleure expression du Passant en 2016, c’est le blogueur. Car le Passant est celui qui laisse une trace de son passage, de ce qu’ils est. La meilleure expression du Passant en 1536, c’est l’artiste qui peint une fresque. Car le Passant est celui qui a laissé une trace de lui et de son époque. Le Passant, c’est chacun d’entre nous quand nous exprimons notre créativité à travers une phrase, une histoire, une recette de cuisine, un dessin, la réalisation d’une maquette ou d’un objet artisanal, etc.

Ce concept m’a inspiré l’histoire du Passant Florentin, livre publié en 2002.

Voici comment je me présente sur mon blog : « Je suis un passant. Ici et maintenant, je suis un passant du web. Le Passant est celui qui va d'un lieu à l'autre, d'un sentiment à l'autre, il n'est jamais le même. Je passe d'une page à l'autre, d'un blog à l'autre, d'un message à l'autre. Et ces pages, ces blogs et ces messages, je les passe aux autres passants qui y passent à leur tour :) Plus prosaïquement, je suis un Community Manager, Blogueur & Rédacteur Web. Mais le rôle que je préfère, c'est celui de Digital Storyteller ! »

Pour approfondir ma réponse, je conseille à tes lecteurs cet article « Digital Storyteller For Ever… Est ! »

Qu'est ce qui serait pire : ne pas lire ou ne pas écrire ?

Lire, c’est agir ! Lire signifie être libre. Lire signifie prendre en main son destin. Lire signifie être curieux. Lire signifie chercher un sens. Lire, c’est vivre en préservant son cerveau.

Ecrire, c’est donner la possibilité aux autres de lire ! » Et tant qu’il y aura des rédacteurs, on pourra lire. J’ai la chance d’être l’un d’entre eux.

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1 avis

P&V reno 

Denis Gentile à l'air d'être un vrai personnage. Ton expérience dans le storytelling est très intéressante, tu as du voir toute l'évolution du web et de la rédaction web. C'est un vrai plus dans ce domaine.
J'ai déjà eu l'occasion de me rendre sur le blog bien-voyager.com, mais je ne sais pas si j'ai lu cet article. Je vais aller le consulter !
Merci pour cet interview.

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