Et là forcément, c'est pas pareil. Un autre univers se construit autour de Louise, le jardin n'existe plus, il n'a plus l'âme du lieu que je connaissais. Les êtres marquent les lieux où ils passent de leur parfum subtil. On s'est pas dis grand chose de bien transcendantal jusqu'à passé midi, et ça m'a bien plu. Je pense qu'à elle aussi. Impression confuse de vouloir en rester là, d'apprécier la compagnie de l'autre et pas plus. Et en arrière plan, envie de continuer comme ça à l'infini parce qu'on est bien. Flâner à deux c'est moins honteux que seul. Binôme paresseux et incertain, insouciant du temps. Ce n'est pas que le temps passe vite, c'est nous qui passons vite.

Là tout coule paisiblement et on pense pas à après, on tente à peine de s'habituer au moment présent. Même pas savourer, il n'y a pas de saveurs plus intenses ici qu'ailleurs, juste attendre. Et ne me demandez pas quoi, ce genre de sentiments a bien dû un jour vous effleurer. Vous savez donc. Vous savez que dans ces moments là on ne sais pas. C'est très reposant, ce silence intempestif. Et puis après, il y a un moment à saisir, celui où il faut bouger. S'arracher au banc par un stupide sentiment coupable. Comme si l'immobilisme était une tare. On est des tarés, alors il faut trouver un autre asile.

J'ai envie de musique. Un café avec de la musique, mais pas de la fréquence modulable à la grosse louche, non, de la musique. A cette heure c'est pas gagné. Alors on bouge sans savoir vers où, sans même savoir ce que l'autre veut faire. Et puis il faudra qu'elle parte pour quinze heures, aussi. Appointée chez son arracheur de dents attitré, peut pas faire autrement. On passe devant un fleuriste, elle me dis qu'elle aime beaucoup les fleurs, et ça ne m'étonne qu'à moitié. Je réponds au quart de tour que ma fleur préférée c'est la pâquerette. Rien de plus charmant, de plus simple, de moins cher aussi. En disant ces mots, je me rappelle que j'ai déjà confié une fois cet amour secret des pâquerettes. La même phrase pour une autre personne. Ce souvenir s'empare de moi et monopolise mes pensées.

Comment donner autre chose que soi ? A qui se donner ? A tout le monde ? Pourquoi ça me fait mal de me voir comme ça ? Je vais trop vite peut être. Elle en a peut être rien à taper de mes fleurs préférées. Tant que je ne lui ai pas parlé de mon père, c'est déjà bien. Défense ridicule et instinctive, peur de s'avancer. Souvenirs de la prairie aux pâquerettes, sur l'île de Groix, et du petit banc des confidences. Et puis d'un coup d'un seul ça change tout. Toujours pas de musique pour abreuver mes pavillons, on reste assis sur un banc de l'esplanade à deux pas de la Comédie. On ne parle plus. On regarde passer les gens qui ne nous regardent pas. C'est difficile, de nos jours, de rencontrer des gens. Il m'arrive d'avoir envie de courir à la découverte de ces inconnus entraperçus. Dans le métier les rencontres sont toujours un peu conditionnées par le pognon. S'intéresser aux gens pour ce qu'ils sont, mais aussi pour faire un papier. Pour rentabiliser un rendez-vous.

Triste manière de vivre des relations avec l'autre. Ces gens ne comprennent même pas qu'ils sont la matière première. Celle dont on fait nos journaux. J'espère ne pas être le seul à y penser. Alors je regarde les gens passer et je me demande ce qu'ils ont dans la tête. Avec la terrible angoisse d'y découvrir des choses si belles qu'elles me donneraient envie de les coucher sous ma plume. De prendre la vie encore une fois, pour la mettre dans une boîte d'encre et de papier. Louise fait partie de ces inconnus, de ces gens d'ordinaire de passage dans ma vie. Un facteur passe sur son vélo jaune. Mais cette fois ci, je ne peux pas écrire une ligne sur elle.

Elle a pris trop d'emprise sur moi. Par sa façon d'accompagner mes silences, nos silences, sans y trouver à redire. Je ne sais même pas si elle a un mec. Pas envie de le savoir, pas maintenant. Il est quinze heures moins cinq. Elle s'est attardé le plus qu'elle a pu et elle part. Elle me rappelle que j'ai son numéro et j'ai envie de lui faire un bisou sur le front. Et puis je me souviens et j'y renonce. La même collègue qui m'a parlé d'itv m'avait dit un jour que le baiser sur le front, c'est signe de protection. Je me protège encore trop que pour protéger quelqu'un d'autre que moi.

Le projet "La rencontre" date de 1999 Il s'agit d'une initiative commune de Peggy Bosc, Christophe Garcia, Mickaël Nereau et moi-même. Objectif : écrire une nouvelle sur le thème de la rencontre. Voici ma contribution.