Une fois n'est vraiment pas coutume, je prend le clavier noir ce matin pour jeter ici mes intuitions teintées d'amertume. Insufflées par quelques lectures diverses, mêlées à quelque chose comme un air du temps numérique impalpable et pourtant bien là. Oui, vous aurez bien compris : ce sera mon point de vue sur une lente dérive. Pas nouvelle du tout, tant nous en sommes au point de constater le naufrage.

C'est bien du référencement qu'il s'agit ici encore, c'est bien là ma spécialité. Le métier évolue et les corrélations entre les indices sociaux et le linking se resserrent, laissant ainsi les netlinkers fous à leurs utopies, les écrivains à leurs kilomètres de prose. Le SEO devient total, global, et d'autant plus "naturel" que sa meilleure pratique confine au bon sens le plus évident. Réfléchir, rédiger, partager. Et optimiser.

Ce que les référenceurs ont cassé

Pourtant il y a pas mal de dégâts au compteur, outre les pages de résultats en elles-même, qui ont été faits au nom du référencement dit "naturel". Insensiblement, au fil des mois. Ce qui m'incite à faire un peu le bilan aujourd'hui c'est la lecture d'un billet qui relatait les préconisations du camarade Matt Cutts à propos du guest-blogging. Il y était dit, pour résumer, que la thématique était la clé de tout. Que les blogs et les médias web devaient avoir un profil sémantique bien rangé dans les cases, avec une grosse étiquette collée dessus. Parler d'écologie ou de cuisine sur un blog high-tech, c'est louche pour Google.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Les portails de type "communiqués de presse" qui ont mélangé allégrement les genres depuis des années, et ont focalisé l'attention sur des sujets dont la plupart des internautes n'ont absolument pas envie de parler. D'un seul coup, la population en liesse se découvre une passion pour les cigarettes électroniques, la gestion du patrimoine, et autres joyeusetés mercantiles. Des blogs WP entiers sont édifiés en quelques heures, alimentés par des "auteurs" subitement pris de la passion des pneumatiques ou l'amour invétéré pour la plomberie en milieu urbain. Leur fiévreuse addiction est à la hauteur de leurs admirations de révérences : ils écrivent des centaines de mots pour exprimer ces joies subtiles !

Pourquoi je m'insurge ? Probablement parce que mon blog est l'exemple même du fourre-tout numérique, apprécié par des professionnels du web comme la ménagère de plus de 30 ans, avec des sujets qui me passent par la tête à toutes les pages. Ici un coup de coeur, là une chronique "test" d'un produit, une interview, mon avis perso sur mon aspirateur Dyson dont je suis toujours très content. Pourquoi devrais-je me réjouir de voir la blogosphère s'appauvrir au profit des "niches" où les sujets ne sont pas particulièrement mieux documentés : ils sont juste plus étalés, répétés en boucle ? Dans un cadre strictement professionnel, il est normal de se focaliser sur un coeur de métier, une thématique sectorielle, des informations un peu orientées vers les mêmes sujets. Par contre quand je lis que des blogueurs amateurs ou "semi-pros" se mettent à toiletter leur ligne éditoriale pour que rien ne dépasse, me voilà consterné. Leur soumission aux règles du référencement à la sauce de Mountain View me semble effarant. Cela me fait un peu penser à tous ces marketeurs en herbe qui viennent pleurnicher le retrait d'un lien ici ou là, menaces de désaveu à l'appui.

La discussion intoxiquée

Un mal évident que le référencement a là aussi implanté durablement sur les blogs, c'est la médiocrité des discussions via les commentaires. Avec les contributions stéréotypées du spamco du genre Merci pour ce bel article, bravo pour le bon travail les lecteurs sont découragés avant même de participer. L'avènement des réseaux sociaux les a déjà pour la plupart poussé à réserver leurs likes ou réflexions en dehors de l'espace des blogs, souvent pour simplifier l'acte même d'approuver une idée. Plutôt que de s'impliquer par le texte, les internautes peuvent maintenant partager sur leur mur : une bonne tripotée de commentateurs à coté de la plaque n'invite pas du tout à la conversation. A l'occasion de mon dernier billet un peu muri, le constat fut sans appel : la lecture en diagonal pour publier le plus vite possible son spamco amène des contresens édifiants.

Réduire le champ des thématiques abordables, couper court aux discussions, dévaloriser la qualité éditoriale au profit de la quantité de publication, voilà quelques uns des effets de bord furieusement pesants que le référencement à imposé au web. Comme une pollution sournoise, il semblerait que l'intoxication soit plus sérieuse qu'il n'y parait. Car les référenceurs sont parmi les gens les plus talentueux du web, ils nous ont montré que tous les sujets de la vie quotidienne sont monétisables. Trouver un nom de domaine disponible, entre autres choses, est devenu une quête laborieuse plus ardue que la trufficulture au creux d'une nuit sans lune.

En me relisant vite fait avant même de prendre mon deuxième café de la journée, il m'apparaît clairement que mon verbiage par ici va sembler un peu stérile, désuet voire naïf. D'autant plus que je fais partie du lot de ceux qui ont implanté partout où il est loisible des liens en pagaille, contribuant à la pollution ambiante de notre cher web à tous. Cela dit les remises en question sont bien à l'ordre du jour. L'urgence est bien de plaire aux internautes, liés à tous les outils de recherche par leur identité propre. La folle énergie qui a été déployée pendant toutes ces années pour générer des tambouilles de mots, poster des liens aux endroits les plus improbables, détecter des failles tordues, est la preuve évidente du génie de la discipline SEO dans sa splendeur. Pour ma part j'ai toujours eu de l'admiration pour ceux qui tiraient leur épingle du jeu sur deux plans : la qualité de leur prose et la diversité des portes qu'ils ouvrent. Il est temps de s'aérer pour purifier l'air de nos pages web !