Il n'y a pas d'art mais des artistes

Quels drôles d'oiseaux que ces artistes ! La société ne les a jamais considéré, peu ou prou, que comme des marginaux. Aux siècles passés, ils étaient considérés comme des surdoués aux pouvoirs divins, aujourd'hui comme des fainéants fantaisistes ou dans le meilleur des cas des doux rêveurs. On ne sait jamais trop dans l'art s'il faut considérer l'artiste ou l'œuvre. Mais seule son œuvre caractérise l'artiste : le propos de cet article, précisons le ici, ne se consacre qu'aux plasticiens, que l'on pourrait présenter un peu superficiellement comme ceux qui font des images.

Ils sont souvent voués à un travail solitaire, donc très intime, ou tout du moins très personnel. Dire que la vie de l'artiste se traduit dans son œuvre, comme le font bon nombre de critiques d'art, semble toutefois un peu réducteur. Cela limite les artistes à des écorchés vifs qui expriment leurs joies et peines aux autres, sans aucune autre forme d'imagination. Autant dire des égoïstes de la pire espèce. Il est certain que l'expérience de la vie, pour tout être humain, influence son travail et ses actes. Mais tenter de réduire un tableau à une autobiographie est tout de même un peu excessif. Il faut bien avouer que les critiques sont payés pour tout comprendre. Leur fâcheuse tendance à vouloir classifier l'art, y compris dans ses formes actuelles, les conduit à comparer des artistes différents entre eux. Cela permet au public, qui par définition est le dernier imbécile, de s'y retrouver très certainement, mais aussi de l'éloigner des artistes que l'on case dans des styles préétablis.

Avec quelques points communs qui caractérisent leur statut, les artistes, de nos jours comme hier, marchent plus souvent sur les bordures qu'au centre des allées.

Ils restent ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être et qui les rend si particuliers Ils sont des personnes déplacées (Dan Franck, 1998)

Il est délicat et inopportun de donner ici une définition de l'artiste, dans la mesure où il n'y a pas de parcours, ou de formation, spécifique à ce statut. Il serait plus heureux de parler d'état que de statut. Mais précisons toutefois qu'il faudrait considérer comme artiste véritable celui qui construit quelque chose de ses mains, et non le simple rêveur qui ne produit que des concepts. Le travail d'artiste n'est pas un métier comme les autres, où il s'agit d'appliquer quelques grandes règles générales à une réalité particulière. Les plasticiens créent une réalité particulière qui leur est propre et dont ils sont les seuls à fixer les règles. Il y est plus question, à mon avis, de travail que de génie, de talent que de don.

Beaucoup de gens pensent, en toute bonne fois, que l'artiste est un gars qui fait de l'art un peu comme le boulanger fait son pain. Autrement dit, ce raisonnement impliquerait que le créateur doit produire le genre d'œuvres que jusqu'à présent on a qualifié par le mot « art ». C'est en fait et justement la seule demande à laquelle l'artiste ne devrait pas répondre. Ce qui a été fait dans le passé ne pose plus de problèmes et y revenir est donc inintéressant et stérile. Quant au mythe du Génie, s'il a évolué au cours des siècles qu'il traverse, il semble aujourd'hui difficile à appréhender. On ne reconnaît plus guère de nos jours comme génies que des artistes morts.

Il y a deux façons de s'intéresser à l'art. Celle qui consiste à se pencher sur l'œuvre d'un artiste qui suscite notre intérêt, et celle qui consiste à vouloir appréhender tout l'art, ce qui n'est possible que par une simplification toujours appauvrissante.

Le travail, la recherche, le doute, les choix et les remises en question permanentes qui rythment la vie d'un artiste en constante évolution valent certainement plus qu'une vision généraliste de l'art. Admettons toutefois, que pour comprendre l'origine de la plupart des œuvres, le système qui établit des mouvements en « -isme » est bien pratique et rassurant. On sait à peu près dans quoi on met les pieds et un langage commun, utilisé par la plupart des spécialistes, est proposé pour tenter de comprendre l'art.

les artistes, de nos jours comme hier, marchent plus souvent sur les bordures qu'au centre des allées.

L'art est-il utile ?

On a souvent l'impression, et probablement avec raison, que l'art ne sert à rien. On sait pourtant qu'autrefois, la communauté entière fixait des tâches aux artistes. Faire un masque rituel, édifier une cathédrale, illustrer un livre ou encore faire un portrait du roi, en sont de bons exemples. Toutes ces significations ne veulent plus rien dire aujourd'hui, ce qui n'empêche que nous admirons encore les œuvres qui les ont véhiculées jadis. Dans la mesure où notre époque n'a pas su donner de tâches précises aux artistes, il n'y a pas de légitimité à blâmer les créateurs dont les œuvres nous paraissent obscures ou inutiles.

Qu'est ce que l'art ?

C'est un lieu commun que de dire que nous vivons dans un monde de l'image. Et d'autant plus évident qu'il en a toujours été ainsi, bien qu'on veuille accorder à la mode vestimentaire une identité marquée, ces dernières années, par le soi-disant développement d'un idéal de la beauté physique. Il n'y a en fait peu de véritable évolution là dedans et on sait à quel point de tous temps la beauté physique a été portée aux nues par l'humanité, à commencer par les grecs. Beaucoup de gens attendent de l'art de sublimer la beauté, sur laquelle ils ont d'ailleurs une idée très précise. Mais cette idée de beauté, universelle et extrêmement conformiste, se trouve tous les jours dans tous les objets industriels et les images qui les entourent. Pour être vendable aujourd'hui, un produit ne doit plus seulement être efficace mais doit aussi être beau. Il est d'ailleurs étonnant de constater, ceci dit entre parenthèses, à quel point certaines personnes, peut être la majorité, ont une affection toute particulière, mais au fond stérile, pour le passé.

Lorsqu'une œuvre semble en avance sur son époque, c'est simplement que son époque est en retard sur elle. (Jean Cocteau, 1926)

D'autant plus étonnant encore est le fossé qui se creuse entre l'environnement public, soucieux de modernité (cf. architecture des musées, écoles, bibliothèques...) et la très grande résistance au style contemporain rencontré dans le cadre domestique. Un étrange dimorphisme de goûts se développe entre l'idée de progrès esthétique et celle de la tradition, qui cohabitent pourtant étroitement dans notre vie quotidienne. La télévision, les affiches, la mode, la publicité, se substituent donc à l'art et sont les producteurs exclusifs d'images de la beauté. La rupture, pour les artistes modernes, doit donc se situer à coté des images véhiculées par la société. La recherche d'un beau différent conduit à explorer plus profondément une beauté intérieure, conceptuelle, plutôt qu'une apparence. Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses résumait un peu brusquement Arthur Cravan en 1912. Ce constat a le défaut d'accréditer la tendance qui attribue à l'art un caractère uniquement marginal, c'est à dire qui considère que tout ce qui est inhabituel ou tordu est de l'art. On en vient parfois même à utiliser le mot d'artiste comme une insulte à peine cachée derrière une ironie feinte. On ne doit pas s'ôter de l'esprit toutefois que cette idée du beau, qu'on le veuille ou non, diffère souvent énormément d'un individu à l'autre. Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas, dit la sagesse populaire, qui n'a pas toujours tort.

Avant de poursuivre, mettons nous d'accord une fois pour toutes : l'art n'est pas nécessairement beau, choquant, difficile à faire ou difficile à comprendre, génial ou sublime. On peut dire par contre de façon très résumée que l'art est une recherche en vue d'exprimer une vision possible de la réalité. Et le mot de recherche n'est pas le moins important. Ce travail va bien au delà de la simple signification visuelle, évidente à priori, et tend vers la création de nouvelles images du monde. La preuve en est que certaines œuvres, rendues incontournables par la renommée, ont une image souvent plus forte que celle du sujet qu'elles traitent. La Joconde est par exemple une véritable création au même titre qu'un nouvel objet. L'image forte que nous en avons permet à quiconque de peindre ou représenter, à son tour, une joconde. Elle est passée du portrait féminin au concept indépendant de toutes autres significations. C'est d'abord un portrait qui a su nous intégrer et se détacher du réel, c'est à dire de la banalité. Certains sont même tentés de penser que moins une image nous paraît réelle ou possible, plus elle s'éloigne de nos habitudes visuelles, plus elle peut être considérée comme de l'art. On peut se demander, selon ce principe, si à l'ère des effets spéciaux cinématographiques, cette définition tient toujours la route. On peut maintenant réaliser en images de synthèse des scènes surréalistes tel qu'un lac prenant feu, tel que l'avait imaginé Dali. C'est là que les choses se compliquent, en vertu d'une tradition absurde qui établit une hiérarchie de valeur dans les arts. Le cinéma n'est en effet que le septième art, ce qui le place dans une position d'infériorité difficilement compréhensible en soi puisqu'il n'est pas du tout comparable dans sa forme aux autres disciplines.

Phénomène étrange lié probablement à l'ancienneté de la méthode, la peinture est considérée comme l'art suprême par un très grand nombre. Il semble de même que cette discipline est la seule qui soit estimée comme vraiment sérieuse. Mais ce n'est pas là notre propos. Notons simplement qu'il est courant aujourd'hui d'enrichir le vocabulaire de la peinture par l'intégration de la photographie et l'écriture.

Créer, c'est vivre deux fois (Albert Camus)

Comprendre l'art

La première chose à comprendre en art est qu'il n'y a rien à comprendre. Tout du moins dans l'œuvre, qui est un produit fini. On n'a jamais tenté de comprendre un gâteau aux framboises mais en revanche on peut en connaître la recette et en comprendre ainsi l'élaboration. De même il n'y a pas de révélations métaphysiques primordiales dans chaque tableau. Comprendre une œuvre n'est pas une expression moins confuse que comprendre un homme. (André Malraux,1977) Les philosophes et autres intellectuels éclairés ont outrageusement sacralisé un caractère quasi surnaturel qu'ils prêtaient à l'art. Ils ont beaucoup contribué à propager l'idée que le peintre pratique son art pour la seule beauté du geste. L'art pour l'art ne mène à rien. Si vous vous engagez dans cette voie, vous êtes condamné à la bohème et vous finirez alcoolique ou syphilitique, mais peintre, certainement pas ! (Victor Vasarely) Il faut rappeler que pendant près de quatre siècles l'art réaliste s'est obstiné à vouloir rendre l'illusion du réel. Libérés de ces contraintes académiques, les artistes modernes se sont retrouvés face à une critique qui ne pouvait plus juger ni de la technique, ni de la ressemblance, puisque ces règles strictes s'étaient évaporées dans le passé. La critique moderne suivant l'évolution des courants artistiques, elle s'adapte mal et s'acharne le plus clair de son temps à trouver des symboles dans des œuvres dont le message intentionnel n'est pas toujours délibéré. Les critiques savent mieux que l'artiste ce qu'il a voulu montrer, c'est un fait avéré, et déploient une rhétorique interprétative souvent matinée de scientificité. Mais l'art est fait pour troubler. La science rassure. (Georges Braque,1952) Sans chercher des significations improbables, on peut apprécier une œuvre ou non, ce qui est du domaine de la sensibilité. Autant dire de la subjectivité. Cette idée que l'art puisse être un plaisir simple est trop souvent escamotée car elle est probablement jugée trop simpliste, ou pas assez noble, par les intellectuels. Disons le ici : l'art sera toujours élitiste et obscur tant que le public accordera une importance respectueuse et béate à l'art avec un grand A. Les galeries, les musées, les critiques, les artistes eux mêmes parfois, s'ingénient à compliquer l'art dans leur seul intérêt. Car cela les rend utiles, eux qui savent. Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leurs œuvres sont dupes de la plus fallacieuse philosophie.

La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. (Anatole France)

Apprendre l'art

Il serait inopportun et malhabile d'assimiler la critique à l'enseignement des arts. La découverte des arts est rendue possible par les musées, qui présentent les œuvres telles qu'elles sont (se méfier des reproductions dans les livres, dont les couleurs sont toujours loin de l'œuvre originale) , ou par toute approche qui privilégie avant toute chose la diversité des genres. L'enseignement de l'histoire de l'art moderne et contemporain joue un rôle essentiel en ce sens. Beaucoup d'œuvres connues y sont étudiées dans le but, non pas de juger, mais de caractériser certains traits qui sont transposables à d'autres œuvres. C'est d'une accumulation de connaissances, en quelques sortes par une mémoire visuelle élargie, qu'on peut aller au delà de la simple contemplation. Il est plus intéressant de recourir à ces connaissances - on devrait dire expériences - pour se poser des questions que pour trouver une solution. Il y a en fait, dans l'interprétation, des infinités de solutions envisageables et c'est le grand tort de la critique que de vouloir affirmer la sienne unique. Les seules choses, peut être, à comprendre dans l'art viennent de l'art lui même. Car chaque artiste est nécessairement influencé par des œuvres qu'il a pu voir, ce en quoi il ne sort jamais de lui même. Mieux comprendre le travail des artistes c'est d'abord mieux connaître l'art du passé. Cette approche de l'art contemporain, nullement didactique, est un dialogue qui ne peut se faire qu'avec un minimum de notions sur l'art moderne, qui reste l'essence même et l'origine du souffle créatif de notre époque.

« Il n'y a, en art, ni passé, ni futur. L'art qui n'est pas dans le présent ne sera jamais. Pablo Picasso